Le Staatsoper affiche l’Otello de Jonas Kaufmann dans la production d’Adrian Noble. Un Otello théâtral, tout en retenue, subtil, extrêmement fort, parfaitement calibré, et c’en est peut-être aussi la limite.
Wiener Staatsoper – Jeudi 29 octobre 2026
Orchestre et chœur de la Wiener Staatsoper
Direction musicale : Bertrand de Billy
Mise en scène : Adrian Noble
Giuseppe Verdi, Otello, dramma lirico en quatre actes
« Loin qu’Otello soit un opéra italien écrit dans le style de Shakespeare, c’est Othello qui est une pièce écrite par Shakespeare dans le style de l’opéra italien. » George Bernard Shaw
Nous sommes d’emblée pétrifiés. Nous connaissons tous l’ouverture in medias res, la pleine tempête, fortissimo, les embruns jetés au visage de spectateurs médusés. Le rideau tombe telle une voile. Nous vivons la tempête. Les effets de scène de Basil Twist combinent ombre, abstraction, jeu de lumière. Les éclairs sont là, le navire est suggéré. Le chœur remarquable est lancé à toute puissance dans la direction nerveuse et précise de Bertrand de Billy. Et après une telle déferlante sonore arrive le fameux « Esultate ».
La star tant attendue, c’est évidemment Jonas Kaufmann dans le rôle-titre. On rappelle que Verdi avait écrit le rôle pour Francesco Tamagno, un ténor à la voix de clairon. Puis il y eut toute une lignée d’Otello au timbre conquérant. Del Monaco, Vickers, Domingo. Et Jonas Kaufmann étonne par son manque de projection. L’orchestre arrive quasiment à le recouvrir. On a peine à retrouver les Otello du répertoire qui s’affirmaient comme des généraux vainqueurs, triomphants. Kaufmann se réservait-il pour la suite de l’opéra ? Non, c’est un choix. Depuis Covent Garden en 2017, Munich en 2018, Kaufmann construit un Otello tout en retenue, intellectuel, brisé. Nicole Car, extraordinaire Desdémone, le dit dans l’entretien qu’elle nous a accordé, Kaufmann « est toujours dans sa tête ». Ainsi assistons-nous à cet « Esultate » subtil. Subtilité, sous la toile, sous la voile, c’est le maître mot de toute cette représentation.
Et cette subtilité, c’est d’abord Iago qui la porte. Luca Salsi, un baryton formé à Parme, immense verdien, qui d’ailleurs chantera Iago lors de l’ouverture de la saison scaligère le 7 décembre, est un grand Iago. Il n’est pas inutile de rappeler qu’Otello devait se nommer Iago pendant toute la phase de la composition. Ce n’est qu’en 1886 que Verdi avait tranché pour conserver le titre shakespearien. Alors le Brindisi, « Inaffia l’ugola », qui est le seul numéro fermé de l’opéra, est un délice. Une ligne parfaitement maîtrisée qui descend dans le grave, puis remonte d’un coup au la aigu. Après la voile, les vagues. Cassio s’enivre à chaque reprise. On dirait le « Veau d’or » de Faust. Toute la malignité du personnage est là. On pense aussi à Berlioz, au chœur de buveurs et à la chanson de Méphistophélès dans La Damnation de Faust. Et Boito, le librettiste, est l’auteur d’un Mefistofele de 1868. Oui, son Iago est ce soir frère de Méphisto. L’orchestre qui accompagne ce Iago d’anthologie se veut tout à la fois goguenard, souverain, ductile, dans une direction vif-argent qui ne fait que renforcer ce passage très méphistophélique. Salsi séduit plutôt qu’il ne grimace.
Face au démon, il y a le couple. Desdémone apparaît, c’est le violoncelle. Puis les harpes. Dans « Già nella notte densa », Otello assume le retrait. Dans « Mio superbo guerrier », Nicole Car s’affirme avec beaucoup de liant, dans une ligne vocale très pure. Un duo de pure merveille, très fin, cristallin. L’alchimie fonctionne entre Kaufmann et Car. Et les deux nous donnent une leçon de chant. Nicole Car montre ce qu’elle a appris du chant français, Thaïs, Hérodiade, Massenet. Kaufmann a la souplesse du lied, les pianissimi, la subtilité. Le motif du baiser qui revient à la mort d’Otello est de toute beauté.
À l’acte II, le poison, un acte théâtral. Le Credo de Iago est effrayant. Il n’est pas shakespearien. C’est Boito qui l’a inventé de toutes pièces. Mais Verdi le trouvait shakespearien de part en part, comme il l’écrit dans une lettre du 3 mai 1884. Par des sauts brusques, des chromatismes, une ligne déclamée, il nous glace par sa profession de foi nihiliste. Quand il chante « La morte è il nulla », la mort est le néant, le spectateur contemple sa propre finitude. Le Iago de Salsi est toujours en insinuation serpentine. Le récit du songe, « Era la notte, Cassio dormia », chanté à mi-voix sur des cordes raréfiées, l’avertissement « È un’idra fosca », la jalousie, l’hydre sombre. Arrive le quatuor du mouchoir, et il faut souligner que si les autres personnages sont tous cohérents vocalement, nous retenons surtout le trio de tête, Kaufmann, Salsi, Car. La direction ne cesse de surprendre par sa subtilité. Mandoline, guitare, lyre. L’acte offre aussi des tableaux frais et charmants, notamment le chœur des enfants. C’est un Otello murmuré. Et le serment « Sì, pel ciel marmoreo giuro! ». Peut-être aurions-nous attendu que quelque chose éclate, que l’intellectualisation de Kaufmann cède parfois la place à la passion.
L’acte III est peut-être le seul véritable point faible, s’il en est, de la soirée. Les décors aux aspects cuivrés s’accordent avec l’aspect démoniaque du personnage. Le monologue « Dio! mi potevi scagliar » commence à voix éteinte, finit en fortissimo. Desdémone, Nicole Car, est superbe. Elle mène véritablement l’ensemble. C’est que la jalousie tarde à devenir fièvre.
Mais tout devait forcément aboutir à l’acte IV. Un modèle de chant. Le prélude au cor anglais et le moment de bravoure, la chanson du Saule. Presque un lied de Mahler. Parce que Desdémone la tient ici de Barbara, la servante de sa mère. Le « Salce, salce, salce » résonne comme les lieder du Knaben Wunderhorn. C’est une chanson naïve, brisée par l’angoisse, une écriture chambriste qui anticipe sur les Kindertotenlieder. Verdi annonce, il n’emprunte pas. Son Otello date de 1887, mais Mahler dirigera cette maison de 1897 à 1907. Desdémone, comme une Cléopâtre, entourée de bougies, tout de blanc vêtue. Et nous sommes presque tout à coup dans l’univers puccinien. L’intimité de la chambre, l’héroïne qui meurt dans un espace clos, sorte de Mort de Sardanapale à l’envers, un chant qui se fait proche de la parole murmurée sur la mélodie de l’orchestre. Manon Lescaut arrive en 1893. Sensibilité, intelligence, tenue, ligne impeccable. L’Ave Maria de Nicole Car, en gamme montante, est le pendant du Credo de Iago, mineur et gamme descendante.
La mise en scène, tout du long, se veut discrète, efficace. Elle met en avant le chant, l’orchestre. Adrian Noble, on le rappelle, dirigea la Royal Shakespeare Company entre 1990 et 2003. C’est un homme de théâtre shakespearien qui sait tout ce que la parole peut avoir de théâtre, tout ce que l’espace vide dont parlait Peter Brook peut apporter à la dramaturgie. L’action est transposée au début du XXe siècle, sur fond colonial. C’est effectivement un Otello pour le théâtre. Le théâtre est dans la partition. Le théâtre est dans le livret. Et la mise en scène met en avant et laisse parler le livret, les mots, la construction dramatique. L’orchestre de la Staatsoper réserve des moments de pure grâce. Bertrand de Billy, fidèle compagnon de la maison, dirigera cette saison la nouvelle Damnation de Faust de Berlioz. Il sera dans son élément.
Kaufmann est au sommet de son art, tout en retenue, en subtilité. Il campe un Otello intelligent, tourmenté. Nicole Car, touchante, féminine, crédible. La soirée est évidemment un triomphe. Peut-être y manquait-il un instant de folie. Des moments où parfois on peut lâcher la bride à la passion plutôt qu’à la maîtrise. Tel dans le serment de l’acte II ou l’adieu à la gloire, « A terra!… e piangi! » de l’acte III. C’est un choix d’interprète, il a sa beauté, il a sa cohérence. Et nous ne pouvons que saluer la très grande qualité artistique, l’homogénéité du plateau vocal, l’excellence musicale de cet Otello viennois.
Fiche technique
Giuseppe Verdi, Otello, dramma lirico en quatre actes, livret d’Arrigo Boito d’après Shakespeare.
Wiener Staatsoper, jeudi 29 octobre 2026.
Direction musicale : Bertrand de Billy. Mise en scène : Adrian Noble. Décors et costumes : Dick Bird. Lumières : Jean Kalman. Effets de scène : Basil Twist. Maître d’armes : Malcolm Ranson.
Otello : Jonas Kaufmann. Desdemona : Nicole Car. Jago : Luca Salsi. Cassio : Botond Ódor. Roderigo : Carlos Osuna. Lodovico : Dan Paul Dumitrescu. Montano : Leonardo Neiva. Un héraut : Ion Ţibrea. Emilia : Daria Sushkova. Bianca : Katharina Billerhart.
Orchestre et chœur de la Wiener Staatsoper.
Photos : © Wiener Staatsoper / Marcel Urlaub
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