Ovation debout pour un concert d’ouverture intense
Des interprétations puissantes des Première et Deuxième Symphonies de Sibelius pour le concert d’ouverture du Festival Sibelius 2024, sous la baguette de Dalia Stasevska.
Crédits photo : Lassi Häkkinen / Ville de Lahti
Date et lieu : 29 août, Sibelius Hall, Lahti (Finlande)
Direction : Dalia STASEVSKA
Orchestre : Orchestre symphonique de Lahti (Sinfonia Lahti)
Programme :
Jean SIBELIUS (1865-1957)
2. Symphonie n°2 en ré majeur, op. 43
« Pour moi, la seule immortalité réside dans ma musique. » – Jean Sibelius
Avant de plonger dans la musique de Sibelius, il est toujours enrichissant, pour le voyageur, pour le mélomane-pèlerin, d’aller visiter la tombe du compositeur à Ainola. On y rencontre un simple monument carré, dépourvu de toute date, qui, à la manière du monolithe noir de 2001, l’Odyssée de l’espace, s’impose dans un paysage où le vent, les feuilles, le froissement de la nature et les éléments évoquent la présence du dieu Tapio. Ce panthéisme imprègne jusqu’aux veines de quartz du granit. Dans cette atmosphère, on saisit vraiment l’essence des symphonies de Sibelius, enracinées dans la nature, intemporelles dans leur structure, et en ce sens profondément humaines, vivantes, organiques.
Cette année, le Festival international Sibelius de Lahti revêt une importance particulière puisqu’il célèbre son vingt-cinquième anniversaire. Depuis sa création, le festival est exclusivement consacré à la musique de Jean Sibelius, un parti pris profond et singulier qui a attiré des auditeurs du monde entier. En ce 29 août 2024, le festival s’éveille avec une vitalité unique en entamant un parcours de trois jours à travers l’intégrale du cycle symphonique. Sous la baguette de Dalia Stasevska, les sept symphonies seront jouées, faisant de cette édition une célébration véritablement remarquable de l’héritage du compositeur comme de la réussite durable du festival.
Au cours du dernier quart de siècle, le festival a connu la direction de plusieurs chefs illustres qui ont façonné sa réputation. Des figures comme Osmo Vänskä, Jukka-Pekka Saraste, Okko Kamu et Sakari Oramo y ont chacune laissé une marque indélébile, avec des interprétations devenues des références dans l’appréciation de la musique de Sibelius. L’Orchestre symphonique de Lahti, sous leur direction et celle d’autres, a été la colonne vertébrale de ce festival, donnant vie non seulement aux symphonies emblématiques mais aussi aux œuvres moins connues de Sibelius.
Ce dévouement exclusif à Sibelius a fait du festival non pas une simple vitrine des œuvres populaires, mais aussi une redécouverte de son répertoire plus large. Qu’il s’agisse des versions originales de pièces familières, comme la version de 1904 du Concerto pour violon, ou de la résurrection de sa musique de scène, le Festival Sibelius de Lahti n’a cessé d’élargir la compréhension du génie du compositeur.
Cette année, en commémorant vingt-cinq ans de Sibelius à l’état pur, il le fait en honorant le lien intemporel entre cette musique et le monde naturel qui l’a inspirée — un lien auquel tout auditeur, et singulièrement ceux qui ont fait le pèlerinage d’Ainola, peut résonner profondément.
La Première Symphonie de Sibelius : un chant de la terre ?
La Première Symphonie de Sibelius, composée entre 1898 et 1899, est une œuvre profondément ancrée dans la tradition romantique tardive, et pourtant elle laisse déjà entrevoir la voix singulière qui définira ses compositions ultérieures. Créée à Helsinki en avril 1899, cette symphonie fut composée à une époque où la Finlande était sous domination russe, et où les sentiments nationalistes croissants du peuple finlandais commençaient à trouver leur expression dans l’art et la musique. Sans être ouvertement programmatique, cette symphonie est souvent vue comme le reflet des luttes personnelles et nationales de Sibelius, mêlant structure classique et riche folklore de sa patrie. Le premier mouvement captive aussitôt par le thème lent, presque erratique, introduit par la clarinette. Cette mélodie languide installe un ton contemplatif avant que les cordes ne surgissent, évoquant l’image d’une forêt qui se lève. C’est incontestablement une symphonie enracinée dans les inspirations de Sibelius : l’influence folklorique et les récits épiques du Kalevala sont palpables. On entend presque les échos de Lemminkäinen dans ses aventures, s’efforçant de conquérir le monde. Tout au long de ce mouvement, l’atmosphère glisse de la rêverie à la conquête, puis à une posture plus agressive, le tout entrelacé de moments d’une poésie incroyable. Une harpe divine et un premier violon envoûtant (merveilleuse Mikaela Palmu) créent ces passages éthérés qui contrastent vivement avec les dynamiques puissantes qui suivent. Dalia Stasevska entend manifestement montrer toute l’étendue des capacités de Sibelius dans cette symphonie. Cela devient une démonstration de puissance, avec d’abondantes indications fff qui rugissent et retentissent, souvent éblouissantes d’intensité. Pourtant, Stasevska équilibre ces éruptions avec un profond sens du silence, ménageant de beaux moments où le temps semble se suspendre. Le deuxième mouvement pourrait justement s’appeler le « Rêve d’hiver » de Sibelius. Il commence doucement, avec le charme d’une berceuse délicatement slave, et il devient impossible de ne pas penser à Tchaïkovski. La légèreté de la musique évoque la sensation de la première neige — douce, ouatée, sereine. C’est une berceuse de flocons, avec l’espièglerie d’un elfe, que Dalia Stasevska incarne parfaitement. À mesure que le mouvement se déploie, il se transforme parfois en « Valse Joyeuse », dansant de bonheur. Çà et là, des échos de Finlandia : les accords d’ouverture de cette pièce sont nettement reconnaissables. Y a-t-il ici un conflit intérieur entre deux mondes musicaux, entre la Russie et l’émergence d’une identité nationale nouvelle en musique ? Il semble que oui. À la manière des Esclaves de Michel-Ange, luttant pour s’arracher à leurs blocs de marbre, le génie singulier de Sibelius tente de rompre avec ses racines et ses inspirations musicales, pour forger un style neuf et une musique nationale. Et pourtant la berceuse revient, et ce beau mouvement méditatif continue de s’étirer et de respirer, saisissant l’auditeur dans son étreinte contemplative. Le troisième mouvement fait surgir une sorte d’agitation héroïque et optimiste. Le héros poursuit sa conquête, et même son galop, évoquant un retour du romantisme. Il y a des élans fébriles, et l’on peut aussi y détecter l’influence des scherzos de Bruckner — quelque chose de terreux, presque agraire. On se sent davantage dans la Finlande des champs et du foin que dans celle des forêts et des lacs. Le dernier mouvement, qui s’enchaîne sans couture au troisième, élargit le paysage. Après la lumière du début d’été, nous voici en présence de nuages gris, dans un climat plus inquiet. Nous retrouvons ici l’atmosphère épique du Kalevala, avec une énergie constante qui pousse le mouvement en avant. C’est une pièce intéressante, qui révèle les ruptures et les discontinuités du discours musical de Sibelius. Un thème, encore très romantique et slave, revient comme un souvenir persistant, peut-être encombrant. On sent les hésitations, les secousses, et même la frustration, dans le processus créateur de Sibelius en quête de sa propre voix. Ce mouvement est profondément tellurique, ancré dans la terre, avec un romantisme pleinement assumé. À mesure qu’il progresse, nous sommes conduits vers une aube presque chamanique et envoûtante dans les accords martiaux de la fin. Le finale s’affirme dans un magma théâtral et tragique, et referme la symphonie avec puissance. La Deuxième Symphonie de Sibelius : un monde d’eau ?
Après l’exploration élémentaire de la Première Symphonie, où Dalia Stasevska semblait profondément accordée à la terre, l’œuvre suivante a fait surgir une atmosphère tout autre, marquée par l’eau. Dans une interprétation stupéfiante, cette pièce s’est révélée presque aquatique, d’une fluidité et d’une translucidité qui contrastaient fortement avec la nature terrienne et ancrée de la précédente. Le triomphe de la soirée s’est particulièrement incarné dans cette lecture, porteuse d’un sentiment nettement océanique. En 1900, Sibelius revenait d’une tournée européenne au cours de laquelle ses œuvres — Le Cygne de Tuonela, Finlandia et la Symphonie n°1 — avaient été jouées à l’Exposition universelle de Paris. Cette même année apporta le malheur dans sa famille : sa plus jeune fille, Kirsti, née en 1898, succomba au typhus. La perte fut un coup dévastateur, laissant la famille dans un deuil profond. Au début de l’été, Sibelius reçut une lettre anonyme qui offrait une lueur d’espoir dans cette période sombre : « Vous avez passé assez de temps à vous morfondre chez vous, Monsieur Sibelius — maintenant, cela suffit ! Il est grand temps que vous voyagiez. De préférence, vous devriez passer l’automne et l’hiver en Italie. L’Italie éternelle, un pays où l’on apprend la cantabilità, les proportions et l’harmonie, la plasticité et la symétrie des lignes. Voilà un grand pays où même la laideur s’efforce d’être belle ! Vous savez très bien combien cette Italie fut importante, et même décisive, pour le développement artistique d’un Richard Strauss ou d’un Tchaïkovski ! » L’auteur de la lettre se fit bientôt connaître : le baron Axel Carpelan, mélomane et musicien finlandais passionné, qui avait découvert l’œuvre de Sibelius à l’Exposition de Paris. Grâce aux encouragements de Carpelan, Sibelius obtint une bourse qui lui permit de se rendre à Rapallo, près de Gênes, où il séjourna avec sa famille au début de 1901. Pendant son séjour en Italie, Sibelius écrivit à son ami Robert Kajanus : « La Méditerranée dans la tempête ! Les oiseaux migrateurs sont là ! On leur tire dessus. On leur tend des pièges. Et même des gâteaux empoisonnés. Pourtant ils chantent, en attendant le printemps. Finlande ! Finlande ! Finlande ! … Aimes-tu toujours ma musique ? Écris. Les amandiers sont en fleur ! » (2 mars 1901, carte postale à Robert Kajanus) Dans ce paysage italien inspirant, Sibelius commença à travailler à sa Symphonie n°2. Il envisagea d’abord un poème symphonique centré sur Don Juan, probablement inspiré par la création berlinoise du Don Juan de Richard Strauss, à laquelle il avait assisté peu avant. Mais l’idée évolua peu à peu, se transformant en une suite de quatre poèmes symphoniques d’après des personnages de la Divine Comédie de Dante. Lorsque le baron Carpelan s’enquit plus tard de son avancement, Sibelius répondit : « Je pourrais, cher ami, vous faire entrer dans mon travail, mais je m’y refuse par principe. Pour moi, une composition musicale est comme un papillon : à l’instant où on le touche, son essence s’évanouit. Il peut encore voler, c’est vrai, mais sa beauté n’est plus la même ! » Ce soir donc, ce merveilleux papillon retient aussitôt l’attention par sa texture aérienne. L’orchestre, sous la direction de Stasevska, délivre un son d’une clarté presque chambriste. Une fois encore, sa maîtrise du silence est pleinement visible, laissant la musique respirer et les espaces entre les notes résonner. Sibelius semble ici faire écho par moments aux Océanides, avec un chatoiement liquide dans les cordes qui évoque la touche impressionniste de Debussy. C’est comme si la musique dansait à la surface de l’eau, et l’on se demande s’il s’agit des chants des sirènes ou des nymphes. La mythologie finlandaise connaît en effet des esprits de l’eau, les vesihiisi ou les ahtis, que l’on pourrait rapprocher des nymphes, et qui approfondissent encore l’imaginaire aquatique de cette lecture. Le deuxième mouvement, de nature biographique, vaut à lui seul une symphonie. Il commence par les pizzicati des contrebasses, bientôt rejointes par les violoncelles, qui tissent une cantilène, une manière d’élégie. Ce début sombre s’accélère peu à peu, menant à des thèmes plus épiques, plus majestueux. Une fois encore, les silences sont remarquables, laissant la musique s’arrêter et respirer, avant de passer à des pages profondément poignantes — qui ressemblent par moments à un cri. Ce mouvement est complexe, un monde en soi, bien loin de l’Italie radieuse qu’on pourrait imaginer. Comme si Sibelius canalisait son chagrin pour le transformer en quelque chose de monumental et d’intimement personnel. Par contraste, le troisième mouvement affirme un caractère nettement italien, qui rappelle un carnaval animé ou un saltarello. Il évoque l’esprit de la Commedia dell’arte, une Italie peut-être à la fois rêvée et vécue par Sibelius. Après un bref silence, de nouveaux contrastes émergent, faisant surgir des échos du Carnaval romain de Berlioz. Il y a dans ce mouvement une qualité enjouée, presque fantaisiste, et Dalia Stasevska, à la direction légère, amusée, détendue, en rend parfaitement la joie de vivre. Pourtant, çà et là, des instants nous ramènent à la mélancolie du mouvement précédent, créant un jeu fascinant entre ombre et lumière. Le quatrième mouvement marque un retour au grand romantisme russe, tempéré toutefois par des cordes fluides et des lignes de basses remarquables. La fluidité persiste, créant un flux et un reflux qui rappellent ce que j’appellerais volontiers « une Moldau finlandaise », tandis que des textures et des frémissements wagnériens éthérés annoncent parfois Tapiola. Il y a un refus net du pathos, qui mène plutôt à une conclusion énergique, favorisant la continuité du discours italien, solaire et joyeux. Cette interprétation se tient à bonne distance du romantisme sirupeux qu’on trouve dans d’autres versions. La fin est à la fois spectaculaire et contemplative. Dans les derniers instants, les violons dans l’aigu semblent presque citer le prélude de Lohengrin par leur qualité éthérée, surnaturelle, divine. Ici, la quête du Graal est subtilement remplacée par le Sampo finlandais, objet mythique d’une puissance et d’une importance immenses dans la mythologie finnoise. L’interprétation de Stasevska rend cette grandeur épique sans céder à une sentimentalité excessive, et culmine dans un finale triomphant. Les cuivres, en particulier, livrent des prestations remarquables, ajoutant au sentiment de triomphe et de grandeur du mouvement, et leurs efforts ont été justement récompensés par une ovation debout. Ce concert d’ouverture installe un festival qui promet de se dérouler sous les meilleurs auspices. La soirée fut un succès retentissant, témoignage de la force du programme et de l’excellence des interprètes. Avec un tel départ, le Festival Sibelius semble en mesure d’offrir une série de concerts inoubliables, et de faire de cette édition l’une des plus prometteuses de ces dernières années. À lire aussi : Festival Sibelius 2024, partie III — Dalia Stasevska à Lahti · À la lisière des mondes : le Festival Sibelius de Lahti