Conclusion magistrale : Dalia Stasevska explore les profondeurs des symphonies les plus complexes de Sibelius
Un programme exigeant, fait de symphonies complexes et toujours énigmatiques, magistralement interprétées par Dalia Stasevska pour conclure son cycle des symphonies de Sibelius.
Crédits photo : Pulsations
Date et lieu : 31 août, Sibelius Hall, Lahti (Finlande)
Direction : Dalia STASEVSKA
Orchestre : Orchestre symphonique de Lahti (Sinfonia Lahti)
Programme :
Jean SIBELIUS (1865-1957)
1. Symphonie n°4 en la mineur, op. 63
2. Symphonie n°6 en ré mineur, op. 104
3. Symphonie n°7 en ut majeur, op. 105
« La musique de Sibelius continue de résonner avec une force qui confirme sa place parmi les plus contemporaines du XXe siècle. »
— Osmo Vänskä, chef d’orchestre, 1998
Au moment où commence le dernier concert du festival, une profonde nostalgie enveloppe le public — surtout ceux qui fréquentent le Festival Sibelius depuis des années et savent exactement ce que je veux dire. Il règne ici une atmosphère unique, hors du temps, un sentiment d’appartenance et de familiarité cultivé au fil des ans. Cette impression familiale est encore renforcée par la beauté sereine du lac Vesijärvi, qui berce la ville de Lahti et offre un décor idyllique à cet extraordinaire voyage musical. Lorsque Dalia Stasevska monte sur scène pour présenter les trois symphonies de la soirée, ce sentiment partagé devient plus profond encore. Elle reconnaît la profondeur émotionnelle des Quatrième, Sixième et Septième Symphonies, qui marquent la fin d’un cycle résonnant intimement en chacun des présents. Ce moment n’est pas un concert de plus : c’est le dernier chapitre d’une odyssée musicale.
La Quatrième Symphonie de Sibelius : une énigme en sons
La Quatrième Symphonie de Sibelius reste l’une des œuvres les plus énigmatiques du répertoire symphonique. Composée en pleine crise personnelle et artistique, elle continue d’intriguer et de mettre l’auditeur à l’épreuve plus d’un siècle après sa création. C’est peut-être la pièce la plus abstraite et la plus moderne de l’œuvre de Sibelius, marquée par une rupture franche avec le romantisme de ses partitions antérieures. Écrite après un combat presque fatal contre un cancer de la gorge, la Quatrième a souvent été vue comme une méditation personnelle sur la mortalité et le tumulte intérieur.
Renonçant à l’orchestration luxuriante et aux mélodies d’inspiration populaire, la Quatrième plonge au contraire dans la dissonance, les textures dépouillées et les formes non conventionnelles, créant un paysage sonore aussi troublant qu’envoûtant. La symphonie évite tout finale triomphal traditionnel et laisse l’auditeur dans une tension sans résolution. Cet écart avec l’attendu a conduit beaucoup à la considérer comme la composition la plus tournée vers l’avenir de Sibelius, annonciatrice des développements de la musique du XXe siècle.
Dalia Stasevska voit dans cette symphonie une sorte de journal intime, qui offre un aperçu de l’âme de Sibelius dans une période difficile de sa vie. Elle souligne que cette œuvre dépasse la simple musique pour devenir une exploration psychologique profonde, révélant l’essence brute du combat du compositeur.
Dès les premières mesures, le public est attiré dans un monde de désolation et de solitude. La texture de la musique évoque aussitôt les textures atmosphériques et dissonantes caractéristiques de la micropolyphonie de Ligeti, avec Ilkka Pälli, violoncelle solo, qui livre une prestation obsédante et peint un paysage sonore de désolation teinté de résonances inquiétantes. Sous son archet, le violoncelle devient un instrument d’introspection sombre, parfaitement accordé à l’essence énigmatique et contemporaine de cette œuvre unique.
Le son est atmosphérique, essentiel, et par moments grinçant, convoquant un paysage nu et désolé où des astéroïdes solitaires dérivent dans le vide. L’enflure des cordes suggère une menace souterraine, laissant pressentir des dangers invisibles dans cette étendue glacée.
Ce paysage glaciaire, qui rappelle la Neuvième Symphonie de Mahler dans son exploration du désespoir existentiel, et dont l’atmosphère étrange et suspendue évoque le 2001 de Kubrick, donne à voir une manifestation de miasmes, de cellules malignes traversant un paysage de solitude et de détresse. C’est une exécution d’une beauté obsédante, qui laisse une empreinte profonde et indélébile.
Lorsque la musique passe à des pages plus joyeuses, celles-ci restent teintées de mélancolie. Sous la direction incisive de Stasevska, même les moments de lumière portent une tension sous-jacente. Sa battue est tranchante, maintenant la musique tendue et déterminée, sans jamais lui permettre de s’attarder. Les réminiscences fugitives de valse et les flûtes alertes empêchent tout relâchement et poussent la musique en avant avec une énergie implacable.
À mesure que la symphonie avance, un chant menaçant s’élève de la clarinette et de la flûte, signalant l’approche de quelque chose de plus sombre. C’est Sibelius au plus tragique, et Stasevska exprime cette atmosphère profondément troublante avec précision. Le troisième mouvement, avec ses longs silences inquiets, peint un paysage nu et abstrait, où les trombones évoquent une image de vide et de désolation.
Même le dernier mouvement, d’abord plus joyeux en apparence, conserve une noirceur de fond. Nulle trace des couleurs kaléidoscopiques du Kalevala, nul thème d’inspiration populaire pour alléger l’atmosphère. Stasevska soutient au contraire une énergie sombre, presque fataliste, menant la symphonie à une conclusion qui refuse la résolution. Les dernières mesures déploient une interaction tendue entre flûtes, violons et cors bouchés, dessinant une vision de l’existence profondément désenchantée. La symphonie se referme sur une fin nue et austère, qui provoque une réflexion profonde sur son sens.
L’interprétation de Stasevska souligne la tragédie sous-jacente de chaque phrase, et l’orchestre porte ce récit avec une précision remarquable. Les dernières notes laissent le public s’interroger sur l’essence même de la symphonie : on connaît l’adage « tout est bien qui finit bien », mais nous restons ici avec cette constatation troublante que tout est mal qui finit mal.
La Sixième Symphonie de Sibelius : première neige et épiphanies silencieuses
Jean Sibelius comparait sa Sixième Symphonie au « parfum de la première neige », métaphore qui décrit parfaitement la qualité éthérée et presque magique de cette œuvre. Composée en 1923, cette symphonie est souvent tenue pour l’une de ses partitions les plus énigmatiques — délicate et pourtant profonde, tissant un paysage sonore qui contraste vivement avec la sévérité austère de la Quatrième. Contrairement à celle-ci, la Sixième est traversée d’une clarté et d’un romantisme presque pastoraux, qui invitent la comparaison avec Ralph Vaughan Williams. Dès l’abord, nous sommes accueillis par une pureté cristalline, un paysage musical à la fois tendre et évocateur.
Le premier mouvement s’ouvre avec une transparence frappante, où le romantisme de Sibelius affleure. Dalia Stasevska en fait ressortir l’essence romantique avec une chaleur véritable, laissant les douces interventions de la harpe résonner comme de délicats flocons tombant en silence sur le sol. Il y a des moments de grandeur épique, mais Stasevska garde le cap sur l’intimité profonde de la pièce, et offre une exécution à la fois ample et intensément personnelle. Ce mouvement contraste nettement avec la Quatrième qui précède, et incarne un esprit plus confiant, comme si la musique poussait un soupir de soulagement après la pesante introspection de l’œuvre antérieure.
Le deuxième mouvement renforce cette impression par son écriture concentrée, solidement ancrée dans le mode dorien. L’art de Sibelius y éclate, la musique prenant une tenue qui rappelle Bach, avec des pages rigoureusement construites et des moments d’éclat polyphonique. Les violons créent un mouvement tourbillonnant qui renvoie parfois aux territoires mythiques du Kalevala, rappelant le lien profond de Sibelius au folklore finlandais. Stasevska interprète ces complexités avec une main sûre, faisant affleurer les strates les plus fines sans jamais perdre le sentiment général de cohésion et de flux.
Dans le troisième mouvement émerge une qualité fluide, dansante, qui pousse la musique en avant avec une énergie gracieuse. On y perçoit une parenté nette avec Vaughan Williams, et singulièrement avec la vitalité rythmique de sa Deuxième Symphonie. La musique pourrait dessiner l’image d’une silhouette solitaire marchant dans les rues enneigées d’Helsinki, la neige fraîche craquant sous les pas tandis que la ville bourdonne doucement en arrière-plan. Stasevska rend ce sentiment de marche avec une légèreté sans effort, laissant la musique respirer et couler naturellement, comme si elle traçait le chemin d’une promenade d’hiver silencieuse.
Le quatrième mouvement introduit une palette de couleurs plus riche, presque orientale dans son éclat, révélant une symphonie bien plus complexe et nuancée qu’il n’y paraît d’abord. Il y règne une tension rythmique souterraine, avec des syncopes et des ruptures soudaines qui suggèrent une structure de thème et variations, chaque reprise devenant plus rapide et plus ouvragée. La musique est parsemée d’airs anciens, qui évoquent la Renaissance et confèrent à l’œuvre une qualité intemporelle. Au moment où la symphonie s’achève, il nous reste une tranquillité sereine et presque imperceptible, où la musique s’efface aux confins de l’audible. La maîtrise du silence et du pianissimo par Stasevska est remarquable, et permet à la symphonie de se refermer sur une résolution paisible, laissant l’auditeur dans un état de contemplation recueillie.
Dans cette exécution, Dalia Stasevska démontre une fois de plus sa compréhension profonde de la voix singulière de Sibelius, livrant une lecture techniquement assurée et émotionnellement juste. L’Orchestre symphonique de Lahti, sous sa direction, excelle à faire ressortir les textures et les couleurs nuancées de cette symphonie insaisissable, ce qui en fait une suite parfaitement accordée à l’exploration du monde symphonique de Sibelius menée par le festival.
La Septième Symphonie : fusion du feu et de l’éther
En entrant dans la Septième Symphonie de Sibelius, nous rencontrons la fusion des deux derniers éléments qui restaient à exprimer pleinement : le feu et l’éther. Cette symphonie est d’une ampleur considérable et indéniablement complexe ; elle exige un engagement profond et réfléchi pour que ses nuances se livrent. Des trois symphonies données ce soir, la Septième se distingue comme l’une des créations les plus énigmatiques et les moins immédiatement accessibles de Sibelius, et laisse l’auditeur méditer sur sa singularité et sa profondeur longtemps après l’extinction des dernières notes.
La direction de Dalia Stasevska est particulièrement expressive tout au long de l’exécution. Son interprétation convoque des images à la fois profondes et élémentaires — peut-être trouve-t-on ici le vol des cygnes, allusion à un instant de beauté sublime. Les vagues et les ondulations font penser à Tapiola, avec ses vents froissant les branches, le murmure des feuilles de bouleau. Cette symphonie est faite de contrastes, composée de vents et d’éboulements de formations granitiques massives, de douceur et de soulèvements soudains. Un critique a un jour qualifié cette Septième de « Parsifal finlandais » : la description convient à une œuvre qui mêle qualités mystiques et épiques.
La symphonie atteint son zénith en un moment qu’on pourrait dire magique, un sommet de la partition qu’on pourrait voir comme l’apparition du Graal. Mais ce sommet se comprend mieux comme la manifestation du Sampo, cette figure mythique représentant une source de richesse et de prospérité sans fin. Dans cette symphonie, Sibelius semble avoir découvert son propre Sampo, un aboutissement de son œuvre symphonique aussi intense et rayonnant que les cordes tendues à leur limite, et les cuivres qui délivrent une libération apaisante et pourtant puissante.
La Septième Symphonie atteint une perfection qu’il semble impossible de dépasser, et incarne l’essence même de son style de maturité. La musique s’élève jusqu’à une tension presque insoutenable avant de se résoudre enfin dans un instant de tranquillité qui paraît à la fois inévitable et profondément satisfaisant.
On peut toutefois soutenir que l’exécution de ce soir, pour superbe qu’elle soit, manque d’un certain sens du mystère que cette symphonie réclame. Pour cela, il faut peut-être se tourner vers d’autres lectures, celles de Leif Segerstam, de Paavo Berglund ou d’Osmo Vänskä, qui refléteraient mieux les qualités énigmatiques et fuyantes qui font de la Septième une œuvre si unique et si profonde. L’interprétation de Stasevska offre néanmoins beaucoup à admirer et nous laisse amplement de quoi méditer.
La soirée ne s’achève pas sur la seule Septième Symphonie. Tandis que s’éteignent les dernières notes du parcours symphonique de Sibelius, le public reçoit en bis un feu d’artifice musical joyeux et depuis longtemps acclamé : Finlandia. Cette pièce, familière à beaucoup, porte ce soir un poids extraordinaire. Des spectateurs agitant des drapeaux finlandais et ukrainiens, la résonance émotionnelle de l’exécution s’en trouve profondément amplifiée, soulignant la portée du moment.
Dalia Stasevska aborde Finlandia avec ferveur et conviction, apportant une énergie neuve à cette page archiconnue. Son interprétation est notablement rapide — je ne l’avais jamais entendue jouée à une telle allure — mais elle l’équilibre habilement par des moments de grand lyrisme et de respiration, pour une lecture à la fois urgente et profondément réfléchie. Loin d’un simple bis ou d’une facilité pour plaire à la salle, la Finlandia de Stasevska est une exécution mûrement pensée, qui conduit naturellement à une ovation debout et à une émotion palpable qui emplit la salle.
Ainsi s’achève le Festival Sibelius, l’intégrale des symphonies dirigée par Dalia Stasevska laissant une impression durable. Le parcours, inégal dans son exécution, est un témoignage puissant de la compréhension profonde que Stasevska a de l’œuvre de Sibelius. L’intégration de deux orchestres différents au fil du festival apporte une certaine diversité d’interprétation, et met en lumière la nature multiple de cette musique.
Le souci de clarté d’expression de Stasevska et sa connaissance intime de l’œuvre du compositeur sont évidents de bout en bout, de même que sa passion, qui insuffle à chaque exécution urgence et importance. L’énergie juvénile et l’excellence de l’Orchestre symphonique de Lahti brillent également, promettant un bel avenir à leur défense continue de la musique de Sibelius.
La musique de Sibelius continue de résonner comme l’une des plus contemporaines du XXe siècle. Ce festival de Lahti démontre qu’il reste beaucoup à découvrir dans ces partitions énigmatiques — des pièces qui forment un massif rugueux et mystérieux, un véritable monolithe musical, aussi fascinant et singulier que jamais.
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