Une Luonnotar rare et deux grandes symphonies
Une interprétation plus classique des Troisième et Cinquième Symphonies de Sibelius, couplée à une exécution rare de « Luonnotar », chantée par la soprano Golda Schultz. Dalia Stasevska a conduit l’Orchestre symphonique de la Radio finlandaise dans une exploration concentrée du langage musical de Sibelius, en faisant ressortir la profondeur et le mysticisme propres à ces œuvres.
Crédits photo : Pulsations
crédits : Henrika Bäcklund / Sinfonia Lahti
Date et lieu : 30 août, Sibelius Hall, Lahti (Finlande)
Direction : Dalia STASEVSKA
Soprano : Golda Schultz
Orchestre : Orchestre symphonique de la Radio finlandaise
Programme :
Jean SIBELIUS (1865-1957)
1) Symphonie n°3 en ut majeur, op. 52
2) Luonnotar, op. 70, poème symphonique pour soprano et orchestre
3) Symphonie n°5 en mi bémol majeur, op. 82
En ce 29 août 2024, Dalia Stasevska, directrice artistique du Festival international Sibelius de Lahti, poursuit son projet ambitieux de présenter l’intégrale du cycle symphonique de Jean Sibelius — célébration de l’héritage du compositeur et exploration profonde de son langage musical. Après les interprétations saisissantes des deux premières symphonies la veille, la deuxième soirée de cette série de trois jours met à l’honneur le remarquable Orchestre symphonique de la Radio finlandaise, sous la direction de l’infatigable Dalia Stasevska.
Le FRSO, célébré pour sa riche histoire et son engagement envers la musique contemporaine comme classique, est l’un des tout premiers orchestres de Finlande. Fondé en 1927, il joue un rôle décisif dans la promotion de la musique finlandaise, créant souvent les œuvres des grands compositeurs du pays. Sa réputation de précision, de profondeur et de large palette de couleurs en fait un choix idéal pour cette soirée consacrée aux Troisième et Cinquième Symphonies de Sibelius, ainsi qu’à Luonnotar, rarement donnée.
La Troisième Symphonie de Sibelius : un retour à la retenue classique
Le concert s’ouvre sur la Troisième Symphonie de Sibelius, œuvre qui marque une évolution majeure dans le parcours artistique du compositeur. Cette symphonie s’éloigne de l’idiome ample et romantique des deux premières, pour aller vers une forme plus retenue, plus classique. Elle reflète le changement de cap du processus créateur de Sibelius, à mesure qu’il adopte un langage musical plus concis et plus décanté. Composée pendant une période charnière de sa vie, après son installation à Järvenpää en 1904, la symphonie est d’abord destinée à une création à Londres, mais elle est finalement donnée pour la première fois à Helsinki en 1907, ce qui souligne sa portée personnelle et nationale. Le premier mouvement s’ouvre avec une clarté robuste, presque austère. La pulsation rythmique est le battement de cœur de ce mouvement, et l’interprétation de Dalia Stasevska se distingue par l’attention précise qu’elle porte à ces subtilités rythmiques. Les énoncés incisifs des flûtes installent un ton de retenue mesurée qui résonne tout au long du mouvement. Les cordes ajoutent une énergie ancrée, façonnant un paysage sonore vibrant et pourtant arrimé à la terre. Ce lien à l’élément terre prolonge le parcours thématique des éléments naturels amorcé la veille. La manière dont Stasevska traite cette symphonie est particulièrement remarquable par sa capacité à évoquer une grandeur qui rappelle Bruckner. Les cuivres, notamment, sont d’une résonance singulière et délivrent un son qui porte l’échelle monumentale souvent associée aux œuvres symphoniques de Bruckner. Stasevska révèle une affinité évidente pour ce grand style orchestral, conduisant la large formation avec un sens de la cohésion et de la direction. Sa gestion des tutti, où les cuivres brillent sans écraser la texture, témoigne d’une approche nuancée dans l’équilibre des strates complexes de la partition. Dans le deuxième mouvement, l’atmosphère glisse vers quelque chose de plus introspectif et poétique. Stasevska équilibre avec maîtrise le lyrisme inhérent au mouvement et des rythmes de valse qui versent parfois dans une teinte sombre, presque de marche funèbre. Cette approche rappelle la Première Symphonie de Mahler (Titan), et ajoute une couche de profondeur émotionnelle à l’exécution. Les violoncelles, au timbre profondément résonant, et le hautbois, joué avec une sensibilité exceptionnelle par Kyeong Ham, offrent quelques-uns des moments les plus poignants de la soirée. Le dernier mouvement – Moderato – allegro (ma non troppo) s’enchaîne sans couture au deuxième, caractérisé par un tourbillon vibrant de cordes. Stasevska embrasse le dynamisme et l’agilité qu’exige ce mouvement, poussant le tempo en avant avec une énergie vive, presque mercurielle. On sent dans sa direction une urgence palpable — un peu trop marquée par moments — qui soutient néanmoins l’esprit allègre et juvénile du mouvement. Les percussions apportent une intensité passionnée qui propulse la musique vers sa conclusion, en y injectant à la fois excitation et élan. Ce mouvement, par son allant et son énergie, apparaît comme la partie la plus réussie de la symphonie, et culmine dans un finale qui résonne d’une farouche détermination et d’un vrai sentiment d’achèvement. Luonnotar : une ode visionnaire à la création Après une Troisième Symphonie de retenue plus classique, le concert prend un tour spectaculaire avec Luonnotar, l’une des œuvres les plus énigmatiques et les plus exigeantes de Sibelius. Composée en 1913, Luonnotar est un poème symphonique pour soprano et orchestre fondé sur le mythe de la création issu du Kalevala, l’épopée nationale finlandaise. Le récit suit Luonnotar, la « Fille des Cieux », qui descend des airs dans la mer, où elle devient la « Mère des Eaux » et donne naissance à l’univers. Cette pièce, bien que brève, condense l’immensité de la création et l’essence mystique de la mythologie finnoise. Luonnotar est rarement donnée en concert, en raison de sa complexité, linguistique autant que musicale. Le finnois, aussi beau et riche soit-il, présente des difficultés considérables pour qui ne l’a pas pour langue maternelle. Comme l’une des langues les plus complexes grammaticalement, elle exige une compréhension profonde pour être interprétée de façon convaincante. Ce soir, la soprano Golda Schultz relève le défi avec une habileté remarquable, livrant une prestation que mes amis finlandais qualifient de « très crédible ». Sa maîtrise de la langue, alliée à une technique vocale extraordinaire, fait vivre le récit d’une manière à la fois puissante et authentique. La partie vocale de Luonnotar est notoirement difficile : elle exige une agilité extrême, une large étendue et la capacité de négocier des dynamiques et des textures en changement rapide. La prestation de Schultz est tout simplement impressionnante. Elle aborde les aigus stratosphériques avec aisance, sa voix chatoyant de cette qualité éthérée que la pièce réclame. Son phrasé est délicat et pourtant assuré, et elle maintient de bout en bout une maîtrise du souffle et une souplesse qui lui permettent d’incarner la figure mythique de Luonnotar avec grâce autant qu’avec force. La direction de Dalia Stasevska offre le complément parfait à cette voix, façonnant un paysage sonore à la fois obsédant et évocateur. Dès le début, là où Sibelius inscrit dans la partition le mot « Visionario », Stasevska construit une atmosphère chargée de mystère et d’attente. L’accompagnement orchestral est sombre et menaçant, cordes et bois se tissant pour former une toile de fond spectrale, presque primordiale. À mesure que la pièce avance, Stasevska négocie habilement les changements de dynamique, portant l’intensité jusqu’à un sommet frénétique, exaltant et terrifiant à la fois. Sa lecture de Luonnotar est particulièrement remarquable par son équilibre entre les aspects visionnaires et surnaturels de la pièce et une résonance émotionnelle profonde. L’orchestre, sous sa direction, n’accompagne pas simplement la soprano : il devient partie intégrante du récit, incarnant les forces de la nature et du cosmos que Sibelius cherche à peindre. Les sommets sont traités dans une frénésie contrôlée, la musique enflant et se retirant comme des vagues qui se brisent sur le rivage, saisissant le sentiment d’un monde en plein travail de création. Au final, Luonnotar s’impose comme l’une des exécutions les plus saisissantes de la soirée. La conjonction du chant virtuose de Schultz et de la direction visionnaire de Stasevska aboutit à une interprétation à la fois envoûtante et profondément émouvante. La qualité spectrale de cette musique, jointe à son intensité apocalyptique, laisse une impression durable sur le public, et le transporte dans un monde à la fois ancien et pourtant encore en train de se déployer sous ses yeux. Luonnotar incarne l’élément « air », et l’œuvre suivante confirme la grande exploration de tous les éléments au fil de ce fascinant voyage symphonique. La Cinquième Symphonie de Sibelius : la lutte et le triomphe de l’air
La dernière œuvre de la soirée est la Cinquième Symphonie de Sibelius, chef-d’œuvre qui s’impose comme un sommet de sa production symphonique. Composée entre 1914 et 1919, cette symphonie reflète les temps troublés qui l’ont vue naître, dont les bouleversements de la Première Guerre mondiale et de la guerre civile finlandaise. Sibelius lui-même décrit le travail de composition comme une « lutte avec Dieu », formule qui saisit les batailles spirituelles et existentielles profondes qui ont accompagné sa création. La Cinquième est réputée pour son ampleur et ses arrière-plans profonds, presque métaphysiques. Structurée en trois mouvements, elle culmine dans l’un des finales les plus emblématiques du répertoire orchestral. Le premier mouvement, qui s’ouvre sur un thème majestueux inspiré par la vision qu’eut Sibelius de cygnes en vol, est une étude de contrastes, mêlant lignes larges et amples et moments de détail minutieux et d’orchestration délicate. Ce mouvement est complexe et multiple : il commence sur un tempo molto moderato qui évolue vers un allegro moderato. C’est pour l’essentiel une fusion de la forme sonate avec une énergie de scherzo, qui va et vient tout du long. Le thème principal, inspiré de l’image des cygnes, se déploie avec grandeur et lyrisme, évoquant de vastes ciels ouverts. Ce thème est juxtaposé à des passages plus fragmentaires, presque pointillistes, qui reflètent l’incertitude et la lutte que Sibelius traverse pendant la composition. L’interprétation de Dalia Stasevska se signale par sa précision et sa clarté, les flûtes livrant une entrée impeccable qui prépare le drame à venir. Le début, souvent difficile à exécuter avec ses attaques précises, est traité avec un aplomb remarquable, en particulier par les bois. Les cordes sont vibrantes, vivantes, évoquant la force élémentaire de l’air, dans la continuité de cette exploration des éléments qui caractérise les lectures de Stasevska au fil du cycle. Le mouvement lui-même est plein de vie, frémissant de l’énergie des feuilles de bouleau dans le vent — peinture vive de la nature en mouvement. L’approche de Stasevska dans cette symphonie, et singulièrement dans le premier mouvement, semble profondément nourrie d’un souci de cohérence à l’échelle du cycle. Après la terre des deux premières symphonies et la profondeur aquatique de la Deuxième, c’est ici l’élément air qui prend le dessus, la musique quittant le sol pour s’élever dans les cieux. Les cuivres, une fois encore, jouent un rôle crucial, d’un son riche et résonant qui ajoute du poids à la texture d’ensemble. Pourtant, à mesure que le mouvement progresse, on sent le tempo se précipiter, menant à une dernière section un peu hâtive. Les percussions, surtout vers la fin, deviennent envahissantes, et les derniers instants perdent une part de leur majesté voulue. Le thème éthéré des cordes, qui aurait dû flotter délicatement au-dessus de l’orchestration, se perd quelque peu dans le tumulte, aboutissant à une conclusion puissante, certes, mais privée de toute la grandeur qu’exige la vision de Sibelius. Le deuxième mouvement (andante mosso, quasi allegretto) offre un contraste net, avec son atmosphère introspective et poétique. Il se caractérise par un thème à la fois simple et profond, une mélodie douce, presque populaire, qui passe des cordes aux bois. Stasevska démontre une fois de plus sa capacité à faire affleurer les qualités lyriques de la musique, créant un sentiment de tranquillité et de recueillement. La structure du mouvement tient presque du thème et variations, Sibelius développant la mélodie initiale par de subtils déplacements d’harmonie et de texture. Les silences de ce mouvement, pourtant efficaces, n’atteignent cependant pas tout à fait la profondeur qu’on pouvait attendre, surtout au regard des exécutions de la veille. Le hautbois, toujours joué avec une sensibilité exceptionnelle, se détache néanmoins comme un sommet, apportant une profondeur lyrique qui enrichit la texture générale. Le jeu de Ham rappelle la subtilité et la nuance que permet l’orchestration de Sibelius, et offre des moments de beauté véritable au milieu de l’ample mouvement de la symphonie. Le troisième mouvement (allegro molto), enchaîné sans couture au deuxième, se caractérise par une énergie vibrante que Stasevska canalise avec habileté et finesse. Il s’ouvre sur une figure vive, presque de scherzo, aux cordes, qui mène à une série de développements rythmiques et thématiques construisant vers le finale. Le tempo est alerte, poussant peut-être même les limites de ce que suggère la partition, mais il est habité d’une urgence et d’un élan qui saisissent l’esprit de la musique. L’accent est mis ici sur le dynamisme et l’éclat, la musique bondissant en avant avec une exubérance juvénile. Les percussions, et en particulier les timbales, ajoutent une intensité passionnée qui propulse le mouvement vers sa conclusion exaltante. Les accords finaux, marqués par le fameux « thème des cygnes », résonnent d’un sentiment de triomphe, et referment la soirée avec puissance et justesse. Ces derniers instants, par leur structure emblématique, évoquent la grandeur du Lohengrin de Wagner, singulièrement aux violons aigus, qui semblent faire écho à la qualité éthérée du prélude wagnérien et confèrent au finale un caractère divin, venu d’ailleurs. En un mot, le concert de ce soir offre un parcours saisissant à travers les éléments qui définissent la musique de Sibelius, sous la baguette de Dalia Stasevska. De l’élan rythmique et terrien de la Troisième Symphonie aux paysages visionnaires et surnaturels de Luonnotar, jusqu’à la lutte et au triomphe aériens de la Cinquième, voilà une soirée qui explore toute l’étendue du monde élémentaire de Sibelius. Les interprétations de Stasevska se signalent par la précision, l’énergie et une compréhension profonde de la voix singulière du compositeur. S’il y a des moments où l’équilibre pourrait être plus finement réglé, l’impression d’ensemble est celle d’une résonance profonde et d’une véritable intelligence de l’univers musical de Sibelius.
crédit : Henrika Bäcklund / Sinfonia Lahti
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