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Bruckner, Symphonie n° 9 — Manfred Honeck et l’Orchestre symphonique de Pittsburgh

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Anton Bruckner (1824–1896) : Symphonie n°9 en ré mineur, WAB 109 (édition Nowak)
Orchestre : Orchestre symphonique de Pittsburgh
Direction : Manfred Honeck
Enregistrement : en concert, du 23 au 25 février 2018, Heinz Hall, Pittsburgh
Label : Reference Recordings – FR-733 (SACD hybride)
Durée totale : 63’10’’

Une Neuvième du questionnement

Enregistrée en concert au Heinz Hall, la Neuvième de Manfred Honeck avec l’Orchestre symphonique de Pittsburgh est une version majeure, tour à tour angoissée et lumineuse.

« … seul l’artiste peut réconcilier le mystique et le rationnel. »

Leonard Bernstein, Curtis Institute of Music, 1975

Avant la Septième, il y eut la Neuvième. Enregistrée en concert en février 2018, elle est la deuxième symphonie de Bruckner que Manfred Honeck a gravée avec Pittsburgh après la Quatrième, et constitue une version majeure. Honeck connaît la partition de l’intérieur, pour l’avoir jouée sous la direction de Bernstein. Son texte de présentation s’ouvre d’ailleurs sur les mots du maestro américain cités plus haut.

La malédiction de la Neuvième est connue ; inutile d’y revenir. Cette symphonie est en réalité presque achevée : 172 mesures du finale sont entièrement orchestrées, le reste demeure incomplet et seule la coda manque totalement. On sait également que Bruckner souhaitait que son Te Deum tienne lieu de finale, mais Honeck ne le fait pas jouer. Des versions complétées existent, la plus spectaculaire — au meilleur sens du terme — étant celle de Rattle à Berlin en 2012. Honeck choisit ici la tradition. La symphonie s’achève avec l’Adagio ; nous verrons qu’il se suffit à lui-même et que le chef nous convainc définitivement de préférer l’inachèvement à toute tentative de complétion, comme pour l’Inachevée de Schubert.

Dès les premières mesures, Honeck fait sentir combien le langage musical de Bruckner est neuf et étrange. À 2’30 déjà, une vague se brise, un drame, avec les résonances d’une cathédrale. À 3’00, les pizzicati avancent sur la pointe des pieds. Mais la tempête spirituelle frappe à la porte. Des moments lumineux apparaissent, errants, comme autant de respirations, flux et reflux d’une conscience tourmentée. Pourtant les nuages se déchirent parfois et laissent entrevoir le bleu ; on imagine volontiers la montée escarpée du voyageur au-dessus d’une mer de brume. Honeck possède un art consommé du silence. Cette musique inquiète, questionne, parfois s’effraie. La tempête n’est jamais loin.

À 7’21, écoutez les cors bouchés, que je n’avais jamais entendus ainsi : vision sarcastique et grimaçante d’un démon intérieur. Il faut une prise de son d’une grande finesse pour les faire surgir. Ce n’est pas la ferveur dévotionnelle de Giulini, qui demeure ma référence absolue, mais le questionnement d’un homme en quête d’une réponse, partagé entre exercice spirituel et visions vertigineuses, dantesques, d’un purgatoire prémahlérien annonçant la chute des empires et toutes les tragédies du XXe siècle. C’est pictural. À 11’10, le rallentando ; puis, à 11’20, le battement de cœur des percussions. La prise de son est stupéfiante. Honeck réussit dans Bruckner ce qu’Abbado réussissait dans Mahler : la synthèse idéale de la matière et de la forme, de l’intellectuel et du spirituel, du sensuel et du terrestre. Toute l’angoisse d’un mystique contrarié se fait entendre.

Les visions ne manquent pourtant pas, au sens des Illuminations de Rimbaud : des architectures oniriques se déploient. Enfin, dans la vingt-quatrième minute, des portes s’ouvrent. Si la coda du premier mouvement impressionne autant, c’est par ce sentiment de majesté inexorablement tendue vers un domaine situé au-delà même de l’écriture symphonique.

Le deuxième mouvement semble appartenir au monde nouveau, plein de bruit et de fureur. Les percussions laissent entendre chaque détail, les trombones hurlent comme jamais, non sans évoquer les ricanements de la Septième de Mahler. Pourtant, la hâte, la vitesse et l’air finissent par l’emporter. Pizzicati, aucune surcharge dramatique. Dans l’excellent livret, Honeck reconnaît lui-même au Trio un caractère féerique et shakespearien, qui rencontrerait l’univers sonore de Till Eulenspiegel de Strauss. Son interprétation nous prend à revers en refusant ce que le premier mouvement semblait annoncer. C’est un mouvement de calme relatif, là où tant de chefs anticipent et le transforment en Stravinski avant l’heure. Rien de tel ici : on retrouve la légèreté des danses de Haute-Autriche. Nous sommes bien chez Bruckner, et il ne faut pas exagérer la naissance du monde musical nouveau que nous avions cru entrevoir.

Vient enfin le troisième mouvement, remarquable de bout en bout. Dans son passionnant texte, Honeck établit une correspondance avec l’Agnus Dei de la messe catholique : Agnus Dei, qui tollis peccata mundi, miserere nobis. Il y entend les souffrances et les péchés du monde. Le mouvement doit être reçu comme une marche, ce que le chef nomme lui-même une « marche de la Passion », après les tourments du questionnement métaphysique. Nous demeurons dans l’univers de Caspar David Friedrich. Ce sont peut-être les derniers feux de la grande symphonie romantique ; sur le plan personnel comme musical, un testament.

À la dix-septième minute survient ce que Manfred Honeck appelle, à juste titre, l’un des plus beaux moments de toute la musique. Les violons, exceptionnels, produisent un effet qui regarde vers la Fantaisie sur un thème de Thomas Tallis de Vaughan Williams : dernier éclat du soleil couchant, poussière de lumière scintillant sur les vitraux d’une cathédrale. C’est divin. À 22’47 se produit ce que Honeck qualifie de séisme émotionnel, doublé d’une audace harmonique inouïe. Voici le monde nouveau. Un long silence suit. A-t-on déjà entendu un tel passage dans une Neuvième de Bruckner ? Les dernières mesures arrivent et donnent la réponse. Il existe bien un monde nouveau, mais il s’ouvre vers l’intérieur. Son regard se tourne vers un horizon adouci par les images chatoyantes de vitraux au crépuscule.

Une nouvelle fois, le texte de Honeck est exceptionnel. Une nouvelle fois aussi, l’équipe Soundmirror — le producteur Dirk Sobotka et l’ingénieur Mark Donahue — accomplit un travail remarquable, affinant l’équilibre définitif au cours de longues séances d’écoute avec le chef et les musiciens.

Notre verdict

Interprétation : ★★★★★ – Une Neuvième de questionnement plus que de certitude, avec un Adagio qui ouvre les portes d’un nouveau monde intérieur.

Qualité du son : ★★★★★ – Soundmirror fait un travail absolument remarquable. On entend les moindres détails dans un son réverbéré et équilibré. La cathédrale n’est pas loin !

Livret et édition : ★★★★★ – Les notes détaillées de Honeck guident l’auditeur à travers la partition et nous révèlent sa propre lecture. C’est passionnant, malgré une coquille sur l’année de naissance de Bruckner.

Place dans la discographie : ★★★★☆ – Il existe tant de grandes Neuvièmes, de Giulini à Abbado à Lucerne, et Giulini reste mon premier choix. Celle-ci se place néanmoins très haut dans la discographie, une pierre de touche dans le paysage brucknérien de Honeck à Pittsburgh.

Note globale : 4,8 / 5 – Un enregistrement mémorable, tour à tour angoissé et lumineux.

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